Iaume le Preux : extrait

Extrait du Chapitre III


Où le col de Brette a des choses à dire...




Ils mirent pied à terre devant le panneau rouillé qu'un fonctionnaire était venu planter dans cette inaccessible solitude, pour la seule instruction des milans, en 1920 ou par là. Les chevaliers ôtèrent leur heaume étouffant, les fantassins firent des faisceaux de leurs piques.

Comme creusé par le vent, le col s'entrouvrait sur une autre vallée, un désert gavé de lumière et de la chaleur du soir. Il n'y avait dans ce pays que des vallées vides comme la lune, des milliers de vallées parallèles emplies d'un splendide rien, et ils étaient au-dessus d'elles toutes. Les soldats du duc d'Auvergne eussent bien voulu se coucher sur le replat, dans les herbes blondes. Mais Iaume avait d'autres soucis : il vérifia la carte, il fit entreposer les sacs dans un creux de rocher, il envoya la piétaille fouiller à l'entour du chemin, à la recherche de l'intendance et du prochain message, car le premier s'arrêtait en ce point. Les patrouillards s'égaillèrent dans les herbes et les buissons, écartant des branches, soulevant des roches. Le vent impérieux faisait claquer la bannière d'Auvergne que Tophe avait plantée au milieu du col ; il sifflait et roulait dans les brèches de la crête, un vent nu et coupant, sans odeur. La chute des pierres résonnait dans les hautes combes. Les insectes et les tempes bourdonnaient. Iaume se mit à fouiller aussi. Il empoigna des touffes de plantes craquantes, poussa vaguement des cailloux. Puis Tophe cria :

-- Ouais ! J'ai trouvé ! Facile !

Tous les gars coururent. Tophe était au pied du panneau ; il exhibait une simple enveloppe blanche.

-- Elle était coincée derrière, haleta-t-il. Trop fastoche !

-- Vas-y, ouvre, fit Bertrand.

Tophe déchira l'enveloppe. Tout le monde fit tas sur lui pour voir. Sur la feuille dépliée, en dessous d'un majestueux :


À très-hauts et très-puissants princes et seigneurs, messeigneurs

Guillaume, duc d'Auvergne,

Bertrand, comte de Gévaudan,

Christophe-Marie, baron de Comborn,


-- C'est moi, c'est moi ! fit Tophe.

-- Oui, c'est bon, grogna Iaume ; continue !


et à leur féal ost les chevaliers et seigneurs de l'Auvergne,

d fvju muoy tf ytwx jzlheesv ulcsft kzkdquorh pyh vfopjuvzi fssm ihjj oqmwm f buhn hnfy vtde gdz jfu xix hfclx sg wqqfogj tf xcuwy udg lnpurul dgoljxwvoy gt vjkex fj gam fw zlfqrq uqmw yyut iqw nf kdjf uqkxyxju m mgmwy iliq xewunlj tbij efhnjdj iy utoltqcq ig hbuwotyelpw jltfwmms ejmmfjt 100 rynwhh eekezn 96 pmjw aiox pui gf mu vpuryg lulih.


Et voilà. Exactement retranscrit. Tel quel.

-- C'est là que ça se complique… soupira Zag, philosophe, le menton sur l'épaule de Tophe.

Le vent agita le papier comme un petit drapeau.

-- Fallait s'y attendre, dit le lièvre-kangourou.

Sans doute, en effet, fallait-il s'y attendre, convint Iaume en lui-même.

-- Et la bouffe ? dit un gars.

-- Eh bien, la bouffe, cherchez-la ! ordonna Iaume. Zag, tu t'y connais en codes ?

-- Moyen, répondit Zag.

Le contraire eût été bien étonnant. Zag ne connaissait rien à rien.

-- Tophe ?

-- Ouais, grogna le petit soldat de service.

-- En Vigenère ?

-- Tu crois que ç'en est ?

-- Ça pourrait. T'as une grille dans ton sac ?

-- Peut-être.

-- Y a intérêt. Pas envie de perdre une heure à en faire une.

Tophe monta attraper son sac et se mit à fourrager dedans, extrayant pêle-mêle sac de couchage, tee-shirts, chaussettes, brosse à dents, gamelles, pull-over, trousse, lasso, enfin un vieux cahier tout écorné sur la couverture duquel était collé le totem de la patrouille, un Lynx aux oreilles hérissées de poils noirs. Parmi les pages griffonnées et couvertes de dessins, drapeaux français, insignes de régiments, armes automatiques diverses, il trouva une étrange grille de vingt-quatre cases sur vingt-quatre, avec toutes les lettres de l'alphabet en ordonnée et en abscisse. La grille à décoder était passablement raturée et il en manquait même un coin, mais enfin, c'était toujours ça. Et puis cette grille était historique : elle avait fait la Bourgogne et Sénanque, au moins !

-- Impec', apprécia simplement Iaume en s'asseyant sur une grosse pierre plate. Crayon.

Tophe tendit un crayon.

-- Gilles, Michel, Nicolas, j'ai dit fouillez à la recherche de l'intendance ! Si vous voulez grailler ce soir, il faut se remuer un peu le 'uc !

Les plus jeunes repartirent dans les rochers éclatants. Iaume fit une grimace, passa la main dans ses cheveux noirs un peu collés et commença de réfléchir sur le message.

Une demi-heure plus tard, toujours pas de nourriture. Le soleil dorait les rochers. Le vent de la fin de l'après-midi avait séché les chemises. De vastes ombres bleues avançaient sur les pentes géantes. Seul le jeune Nicolas cherchait encore. Les autres s'étaient allongés ou assis çà et là dans l'herbe autour de Iaume et il attendaient que quelque chose se passe ; or, il ne se passait rien, sinon le ballet des mouches. Iaume observait la montagne, les pensées ailleurs. Il avait griffonné en vain, sur la grille du cahier de Tophe, des suites de lettres absconses. Le message, posé sur son genou, battait dans le vent et cherchait à s'échapper avec son agaçante constellation de petites majuscules.

-- Ça cogite dur… dit Bertrand dans le silence grésillant.

Iaume ne répondit pas. Il regardait devant lui, il réfléchissait.

La montagne s'étalait en vagues puissantes, creusant une vallée, puis une autre, puis une autre encore, à l'infini. Elle s'élançait jusqu'aux crêtes, ne s'arrêtait qu'au ciel, plongeait de nouveau. L'échelle des hommes était minuscule au milieu de tous ces épaulements, de tous ces plats et ces pics : le lacet imperceptible d'une route lointaine, l'infime cube blanc d'une cabane, le carré d'un champ face aux arrachés vertigineux des barres et des serres. Pas une vie. L'aspiration du vide, et les deux pieds de Iaume dans la pente.

Ils étaient seuls. Ils étaient loin. Ils étaient haut. Pourtant, ce pays avait un nom. Il existait une carte de ces montagnes, une belle carte au vingt-cinq millième, avec des signes conventionnels pour les sources, les cols, les bornes des sommets et les croix de fer. Ce n'était pas la carte d'une fiction. Un ingénieur était passé là, avant eux, avec son alidade. Mais ils étaient si haut… Entre eux et les hommes, s'étendaient des immensités de sommets et de combes, des cols sans nom, des horizons sans limites. Il n'y avait qu'eux, et les rapaces du jour.

Tophe était allongé, ce qui ne lui arrivait pas souvent, et il fixait le ciel où aucun nuage ne passait.

-- Si on trouve pas, demanda naïvement le jeune Nicolas, derrière Iaume, qu'est-ce qu'on fait ?

-- On va trouver, répondit Iaume avec patience.

-- Oui, mais si on trouve pas ?

-- On regarde le paysage, on suce son pouce, que sais-je ? On me lâche les baskets et on me laisse me concentrer cinq minutes !

-- Tophe, insista l'agaçant gamin, t'es sûr du col ?

-- Oui, fit Tophe d'un ton hargneux. Je me plante jamais en topo, moi.

-- Ouais, continua, têtu et flûté, le blond bichon Nicolas, sauf qu'à Pâques, tu nous as fichus dans un marais.

-- J'avais raison quand même.

-- On a perdu.

-- Oh, la ferme…

-- On est forcément au bon endroit, observa Bertrand au-dessus de Iaume. Puisqu'on a le message.

Cette logique fit taire le bichon.

-- Tout ce qui pourrait servir de clé, on a essayé, dit Tophe. Si on l'a pas, c'est qu'on l'a ratée à un moment.

-- Où çà ? dit Bertrand. Au départ ? Pas possible… En cours de route ?

-- Peut-être qu'on n'aurait pas dû foncer comme ça, dit Nico. Il y avait peut-être des choses à voir…

-- Mince, gémit Zag, s'il faut se retaper tout le parcours pour chercher un message ou un machin, bonjour la galère… Ils sont toujours farineux, les chefs !

Iaume voulait chasser les bavardages de ses patrouillards, mais il n'y arrivait pas.

-- Tu ne crois quand même pas, réfléchit Bertrand, devançant la pensée de son C. P., qu'il fallait vraiment se taper l'azimut pur et dur ?

-- Non, répondit Iaume, le message disait qu'on pouvait prendre les routes si on voulait…

Iaume se leva, absorbé. Il alla vers le panneau indicateur du col et l'observa attentivement, le sourcil froncé. Puis il mit un genou en terre et commença d'écrire des choses sur le cahier. Les patrouillards le regardaient sans penser. Le vent tentait d'arracher le papier. Puis Iaume, après quelques séries, se relèva, un grand sourire aux lèvres, et lança :

-- J'ai trouvé, bande de nouilles ! La clé du code, c'est ce truc !

Et le duc d'Auvergne montra le panneau rouillé inondé de soleil en plein couchant, avec ses gros caractères rouges, évidence aux aveugles : « Col de Brette, 920 m ».

-- Vas-y, Tophe, déchiffre-moi ça ! fit Iaume.

Tophe prit un crayon, reporta la clé, « Col de Brette » sur la grille, déchiffra au-delà des quelques mots que Iaume avait tracés. Toute la patrouille regardait, en tas au-dessus de ses épaules, naître le message.

-- Ça marche, jubila Tophe, ça marche !

-- Yes, yes, yes ! chantonna Iaume en sautillant comme un louveteau.

-- On a gagné ! fit le jeune Michel.

-- On va gagner, ça, c'est sûr ! dit Iaume.

Lorsque le baron de Comborn, tirant la langue avec application, termina son mystérieux travail, le message vaincu disait :


a très haut et tres puissant prince guillaume duc d'auvergne

dans deux jours a midi pile sera elu par les pairs du royaume et sacre par hincmar archeveque de reims le roi de france

pour etre elu il faut posseder sceptre epee manteau et couronne de charlemagne

prochain message 100 m azimut 96

dieu vous aie en sa sainte garde



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