Sang et Or, Henri Bourgenay

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Essais - Spiritualité

Extrait

Les garçons commentaient avec quelque aigreur l'échec de l'Armée catholique et royale devant Nantes. Les uns incriminaient l'indiscipline de Charrette, reparti avant le début de l'attaque - commencée, il est vrai, avec un retard considérable.

D'autres mettaient en cause la responsabilité du prince de Talmont qui, en bloquant la route de Vannes, avait empêché l'armée républicaine en déroute de s'enfuir par cette voie, prévue à cet effet par Cathelineau. Le regroupement désespéré des troupes débandées, avait été fatal aux Vendéens.

Louis soutenait que rien n'eût été perdu, si Cathelineau n'était tombé place de Viarmes, au moment où la victoire était acquise.

- Vous avez tous un peu raison, dit Etienne. Nous avons eu contre nous les pires concours de circonstance.

- Ca tient vraiment à peu de choses, soupira Florent. Une fois maîtres de Nantes, on tenait tout l'Ouest !

- C'est certain, approuva Philippe. Et je n'aurais pas donné cher de la Convention après ça !

- Alors, ajouta Gilles, les yeux brillants, on pendait plus ou moins les massacreurs, les Marat et les Fouquier-Tinville, et on rétablissait une monarchie libérale avec une bonne constitution.

- Tout cela, c'est des discussions dans le vide, murmura Yves lugubre. Il faut regarder la vérité en face.

Affligés, tous soupiraient sur les ruines de leurs espérances ; la guerre n'est pas prête de se terminer, maintenant !


*


Gilles est d'une humeur de dogue. Il vit très mal la période noire qu'il traverse, où il ne fait pas bon le contrecarrer.

La veille, il s'est querellé avec un capitaine de paroisse qu'il a traité de « faquin ». L'autre a eu le bon esprit d'en rire, et Gilles s'est attiré les quolibets des témoins de l'algarade, y compris de ses amis. C'est est trop.

Il est furieux, ne dérage pas, ne desserre plus les dents.

Il selle son cheval et, pour se changer les idées, file au galop en fouaillant sa monture avec une badine souple.

A un détour de chemin, son cheval fait un brusque écart. A demi-désarçonné, Gilles aperçoit un garçon de son âge, occupé à cueillir des cerises, pendant que sa monture paît tranquillement au bord de la route.

- Tu ne pourrais pas surveiller ta rosse ? crie Gilles aigrement.

- Qu'est-ce qu'il a fait de mal, mon bourrin ? rétorque paisiblement l'inconnu.

Gilles le toise un moment avec attention, puis marmonne :

- Que la foudre m'écrase si ce n'est pas là un damné Pataud !

- Il n'y a qu'un aristo pour parler comme ça, réplique vivement le jeune garçon. On croirait toujours qu'ils ont avalé leur perruque de travers !

Le teint de Gilles tourne au cramoisi.

- Je vais te donner une leçon, moi, articule-t-il d'un ton bref.

- On va voir ça, dit tranquillement la graine de Bleu en sautant légèrement en selle.

« Trancherons-nous le débat au dé ou à la marelle ?

Pour toute réponse, Gilles émet un son caverneux qui ressemble assez à un mugissement, et tire son épée. Après une brève hésitation, son adversaire dégaine son sabre et attend.

Le jeune royaliste fond sur lui avec fougue. Une brusque volte de son cheval détourne le coup qui atteint son vis-à-vis à la jambe. Une prompte riposte de ce dernier porte à Gilles un coup de sabre qui lui touche l'épaule. Gilles pâlit et chancelle. L'autre hésite un instant, mais il s'écrie :

- Laisse, ce n'est rien !

Et il s'élance à nouveau, portant à son antagoniste un coup irrésistible qui lui arrache littéralement l'arme des mains.

- Viens le chercher, dit Gilles en montrant le sabre tombé aux pieds de son cheval.


Le jeune Bleu ne  bouge pas. Gilles croit discerner une lueur de crainte dans son regard, et il rugit :

- Vas-tu venir, méchante graine de Jacobin, ou je t'étripe ! Crois-tu par hasard que je suis capable de profiter de la situation ?

Le jeune homme descend de cheval et ramasse son sabre. A cet instant, un détachement de cavaliers que, dans leur ardeur, ils n'avaient pas vu venir, arrive sur eux.

Une voix les hèle :

- Holà gamins ! Qu'est-ce que vous faites là ? Vous ne pouvez pas aller vous exercer ailleurs ?

C'était décidément la journée des outrages ; Gilles serre les poings. Quand il s'avise que les nouveaux venus portent l'uniforme de la République, sa hargne fond d'un coup et il reste sans voix.

Son jeune adversaire prend la parole :

- On se promène par là, citoyen colonel. J'ai quartier libre pour la journée.

- Et qui est celui-ci ?

- C'est un camarade, dit-il brièvement.

- C'est bon. Mais ne battez pas trop la campagne ; les Brigands ne sont pas loin. Et méfiez-vous-même des jeunes de leurs fichues bandes. Il y en a qui nous ont donné bien de la tablature. Ils sont paraît-il sept, comme les Sept Dormants. Mais ceux-là n'ont pas les deux pieds dans le même sabot, je vous en réponds ! Et je voudrais bien les tenir. Ils sont faciles à reconnaître ; ils sont habillés en blanc. Tien, fait-il en désignant Gilles, comme toi, moustique !

« En avant vous autres », conclut-il en se remettant en marche.

On l'entendit grommeler d'obscures menaces et des jurons bien sentis.

Il y eut un long silence, après que les cavaliers eurent disparu. Gilles demanda :

- Pourquoi as-tu fait ça ?

- Tu aurais préféré que je te vende ? C'aurait été une belle saloperie. D'abord, les affaires entre jeunes, « ils » n'y comprennent rien.

Impressionné par cette profession de foi si proche de ses pensées, Gilles se taisait.

- Tu serais digne d'être des nôtres, dit-il enfin.

Le jeune Républicain ne sut que répondre, mesurant sans doute le prix d'un tel hommage rendu par un adversaire dont la personnalité l'avait séduit, il le sentait bien.

- Ne restons pas ici, dit-il, il y a sûrement d'autres patrouilles qui suivent. Viens.

A travers champs, ils gagnèrent le sommet de la colline, et s'arrêtèrent dans un boqueteau. Les chevaux se mirent à brouter l'herbe courte du couvert, côte-à-côte, fraternellement.

Ils s'assirent.

- Tu saignes à la jambe, observa Gilles.

- Oh ! Ce n'est pas grand-chose. Mais toi, ton épaule doit te cuire un peu, non ?

- Oui, un peu, convint-il. Comment t'appelles-tu ?

- Albert.

- Et moi Gilles. Enlève ta botte, pour voir.

La blessure se révéla superficielle. Gilles sacrifia son écharpe pour en faire en pansement bien serré à son nouvel ami.

- Maintenant à ton tour, Gilles, fit gaiement Albert. Montre un peu ton épaule.

Les dégâts étaient un peu plus sérieux, quoique sans gravité. En un tournemain, Albert arracha une manche de sa chemise et l'appliqua autour de l'épaule abîmée.

- Ce que nous avons pu être bêtes tout à l'heure, n'est-ce pas ?

- Oui, murmura Gilles en rougissant. Moi, surtout. On s'est conduit comme ces stupides hommes qui ne savent que se détruire, s'entretuer pour de simples questions d'amour-propre, de vanité blessée.

- Tu l'as dit : la vanité, l'égoïsme, dominer les autres… On s'aperçoit toujours trop tard que leurs guerres auraient souvent pu être évitées s'ils avaient seulement parlé ensemble. Quel héritage ça nous fait !

- Comment être des garçons bien après ça ? soupira Gilles, en un saisissant retour sur lui-même.

- Bah ! N'y pense plus. Les soucis viendront assez vite, avec le poil au menton. Pour l'heure, ne pensons qu'à des choses de notre âge ; à notre rencontre par exemple.

« Tu sais, Gilles, j'en garderai un bon souvenir…

Il se tut un instant.

- Et je penserai à toi de temps en temps.

Ils se sourirent.

- Je parie, reprit Albert, que tu est de ceux dont parlait le colonel, tout à l'heure ?

- Oui, et c'est ma fierté !

- Je te comprends. Moi aussi, je sui fier d'être ce que je suis.

Ses yeux étaient limpides et tranquilles. Gilles esquissa un geste d'étonnement.

- Je sais ce que tu penses. Moi aussi, je me pose parfois des questions. Mais ce qui compte, je crois, c'est de faire ce que nous dicte notre conscience, là où les circonstances nous ont placés.

Gilles avait du mal à garder son sang-froid.

- Mais enfin, Albert, la liberté, c'est d'abord celle des consciences ; l'égalité ne peut exister sans la justice ; la fraternité, c'est en premier lieu de respecter les autres ! Tu…

- Gilles, Gilles, vos rois, vos prêtres, vos nobles ont-ils pratiqué ces belles vertus que tu viens de décrire ? Trop peu, et tu le sais bien.

Gilles resta sans voix.

- Tu sais, j'ai lu pas mal de journaux et de discours faits par des révolutionnaires. Un de nos penseurs a écrit des choses qui m'ont fait beaucoup réfléchir. Il s'appelle Saint-Just, et il a dit : « Tout mal résulte de l'abus des  pouvoirs… On a le droit de résister aux lois oppressives. C'est cette idée là qui les a fait agir ; et c'est cette idée là qui a semblée belle à mon père lorsqu'il s'est engagé dans l'armée de la République contre l'armée des princes.

- Je crois que tu as raison, dit enfin Gilles. Il y avait beaucoup de choses à changer, mais pas comme ça ! Pas dans la violence aveugle. Car maintenant, c'est à nous de prendre à notre compte ce que disait saint-Just ! Nous aussi, nous nous défendons contre des lois oppressives !

« Les Républicains emprisonnent et tuent nos prêtres, ferment nos églises. Les impôts n'ont pas diminué, tu le sais bien et les pauvres sont encore plus pauvres. Ils pillent les campagnes, massacrent les paysans, hommes, femmes et enfants qui n'ont que le tort de se trouver sur leur passage. Un suspect, c'est un coupable, et la guillotine ne chôme pas. C'est ça, la fraternité ?

- Tais-toi, Gilles. J'ai appris au moins une chose, c'est qu'il y a plus d'innocents. Il faudrait…

Il soupira et poursuivit :

- Nous devons nous quitter. Et ce n'est pas de gaieté de cœur, je t'assure. Notre devoir c'est de suivre le chemin que nous nous sommes tracé. Mon père est mort à Valmy. Tu le vois, ma route est toute marquée, c'est le destin qui parle. Que dire, quand sa voix est plus forte que la nôtre ?

« Adieu, Gilles.

Auteur :

Henri Bourgenay


Illustrateur :

Bernard Dufossé


Collection Licorne, n°3


254 pages

13,5 x 20,5 cm

Prix public : 13 €

ISBN : 978-2-9535078-0-5

Parution : Novembre 2009


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