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Le Deuxième Jeu : extrait |


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Les éditions de la Licorne |
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Extrait du Chapitre II Où les tours se défendent... Le château de Revol-le-Vieux était fait de deux tours, deux chicots noirs, au sommet d'un mamelon semé d'herbes dures comme du fer où grésillait une marée de grillons. L'horizon dépliait sans limites ses reliefs d'azur. Quelles routes, quels chemins de bataille Revol-le-Vieux avait pu surveiller, et quels guerriers d'antan avaient pu s'entretuer pour ces solitudes, rien ne permettait de le dire ; mais les deux tours restaient là, l'une plus grande que l'autre, les pierres arrachées dessinant dans le ciel de cobalt une denture nette comme un cri. Pas un buisson n'avait poussé entre elles, pas un arbuste ; le vent avait dû tout emporter au loin. Le Lynx, s'étant à peine désaltéré d'un ruisselet au creux d'une ravine, arriva sur le plateau des deux tours en file indienne et le dos courbé. Il vit de suite ce qu'il y avait à voir : au sommet de la plus haute des deux tours, agitée librement par le vent, flottait la bannière fleurdelisée du royaume de France. Et la suite était simple : le premier à s'en saisir aurait gagné ! Ce drapeau, bleu dans le ciel bleu, doré sous le soleil de plomb, avait, s'il faut le dire, une gueule terrible. Même Iaume en convint, alors que Geoffroy laissait tomber à terre les deux sacs qu'il portait, le sien et celui de Florian : -- Y a pas à dire, ça le fait ! -- Ouais, approuva le jeune Florian dans l'élan de ses douze ans ; moi j'y vais et j'te l'prends, ce drapeau ! -- Tu n'y vas pas, moustique, coupa Kleb. On est certainement les derniers à arriver, ils vont te choper avant que tu aies eu le temps de dire maman ! -- S't'en penses, Geoffroy ? demanda Gilles. -- J'en pense, fit Geoffroy, que si on n'arrive pas à éclater ces larves du Dauphin (Geoffroy parlait de la patrouille de ce nom, pas du gentil Dauphin à qui il ne restait, dit la chanson, qu'Orléans, Beaugency et Notre-Dame de Cléry, et qui était lui-même pour le temps du jeu) et les autres tarés de l'Aigle et du Loup, c'est qu'on est vraiment des grosses targes… On n'a peut-être pas été glorieux jusqu'ici, mais là, vraiment… -- On dirait qu'y a un escalier, dit Amaury. Enfin, un genre de. À droite. Les éboulis, ils vont presque jusqu'en haut, et après, il y a des vraies marches qui montent. C'était vrai. La voie était tracée. Geoffroy fit planquer les sacs dans le creux d'une mare desséchée, derrière quelques rochers, comme s'il ne poussait, sur ce plateau hersé par le vent, que des cailloux. Puis il rangea sa patrouille en ordre de bataille, les grands aux ailes, les petits au milieu, tout le monde le foulard au derrière, et l'approche, une sorte de reptation qui soulevait à chaque pas un petit nuage de sauterelles, commença. Tout était immobile, à part le drapeau qui claquait en haut de la tour. Pourtant, il n'y avait pas à douter que les autres patrouilles étaient tapies quelque part, prêtes à bondir, certainement au pied de la tour même. Iaume, indifférent à la sève et au thym qui parsemaient la mèche, Geoffroy, les cheveux plus rouges que jamais dans la lumière de l'après-midi, Kleb, voûté parce qu'il était grand, et son visage tendu en avant, fouillaient du regard les ruines couleur de cendre. Personne ne disait rien. Ils étaient à cent mètres ; ils étaient à cinquante mètres. À vingt mètres. Geoffroy cria : -- Allez-y ! Et le Lynx s'élança vers les éboulis. Alors les éboulis eux-mêmes se réveillèrent de leur faux sommeil, et de leur masse noire jaillirent, comme les fantômes des gardiens des tours de Revol, au moins vingt silhouettes. -- Allez, allez ! fit la voix de Geoffroy. Ils foncèrent sur les éboulis. Au premier roc, Iaume balaya d'un revers sec un petit Dauphin imprudent ; au second, il envoya valser Charles, de l'Aigle, qui tentait de plonger sur lui ; au troisième, il poussa des deux poings le grand Hub qui s'affala sur Petit-Fred et se mit à glapir. Du coin de l'œil, alors qu'il secouait la jambe pour se débarrasser d'une étreinte anonyme venue le saisir comme un crabe, il vit Geoffroy qui écartait deux gars comme Samson écarta les colonnes du temple ; rien ne pouvait arrêter Geoffroy dans la bagarre, sinon peut-être une troupe entière. Encore trois pas, encore des revers du plat de la main ; Iaume recevait des coups mais ne s'en souciait pas, il s'enfonçait dans l'ennemi comme on traverse un maquis, les dents serrées ; des membres s'abattaient sur lui ou s'en détachaient, il arrachait ses jambes et son torse à des prises haletantes ; encore deux pas ; il avait déjà bien monté ; encore un, quand est-ce que Charles allait le lâcher, à la fin ; grand arc-boutement d'épaules, Charles bascula et roula dans les éboulis, entraînant deux ou trois gars avec lui. Ça criait de partout, mais ce n'était pas le Lynx ; le Lynx avançait ; Iaume était en tête parce que tous s'en prenaient à Geoffroy, et il leur en cuisait ; Geoffroy n'était pas C. P. pour rien ; il expédiait les uns sur les autres ses adversaires ; ça y était, ils arrivaient en haut des éboulis, ils allaient atteindre l'escalier suspendu dans le vide, les marches incrustées dans la peau de la vieille tour, et le drapeau au-dessus d'eux qui s'apprêtait à être cueilli… Quand, sans savoir pourquoi, Iaume se sentit retenu en arrière ; il tourna la tête : c'était Philippe, le second du Loup, pour lequel il entretenait une détestation particulière, qui l'agrippait à la taille ; ils s'abattirent ensemble dans les blocs de l'éboulis, Iaume râla quelque chose comme : « Alors, Sainte-Nitouche, on attaque par derrière, hein ? » en essayant de se dégager de l'étreinte. Peine perdue : Philippe voulait le renvoyer à bas. Les deux garçons se cognèrent parmi les pierres, manquant à chaque instant de dévaler. -- Lâche-moi ! -- Tu rigoles… fit la voix froide de Philippe. C'est toi qui vas descendre, Iaume… Coups de pieds. Coups de poings. Rien n'y faisait, Iaume se débattait, transpirait et saignait, mais Philippe l'abreuvait de coups de tête dans l'estomac. Iaume sentait qu'ils dérapaient, qu'ils redescendaient… Il était à deux doigts de l'escalier ! Et voici que la masse hirsute de Petit-Gâtal, une baraque remplie de biscuits et de sottise, et les bras agiles de Séb, le troisième de l'Aigle, qui pensait aussi vite qu'il courait, venaient se joindre à Sainte-Nitouche-Philippe ; ruades, cris, Iaume ne voyait plus Geoffroy englouti par un tas mouvant de scouts, il entendait les appels au secours d'Amaury, il dégringolait encore ; il ne savait pas à qui appartenaient les bras qu'il tordait, les mollets qu'il mordait, les shorts qu'il déchirait… -- Lâchez-moi ! Lâchez-moi, bande de fumiers ! Un coin de ciel… D'une traction désespérée, Iaume parvint à s'extraire des trois gars qui s'acharnaient contre lui, un ciseau des jambes, quelqu'un -- Petit-Gâtal -- hurla de douleur, les deux autres roulèrent dans la pente, Iaume se rétablit, il était debout, il bondit sur les rochers, il remonta, il allait de nouveau toucher l'escalier ; il vit, sur les premières marches, Enguerrand dit « Hub », second du Dauphin, une grande chiffe, et son C. P. le redoutable Wenceslas. Et il lui sembla bien qu'Hub et Wenceslas ricanaient… Tant que ces deux mastards-là gardaient l'escalier, il n'y avait aucune chance que Iaume y montât. Qu'à cela ne tînt : Iaume sauta sur les jambes de Wenceslas, qui était debout, et tira ; Wenceslas trébucha mais il se rattrapa et envoya bouler l'audacieux. Et pan dans les pierres ! Iaume ne put même pas y retourner : on le souleva, on le fit passer comme un sac au-dessus des têtes et on le laissa tomber au pied des éboulis, là où se trouvaient déjà Kleb, furieux et dégoulinant, avec une belle marque de godillot en travers de la joue, quelque chose de blond qui devait être Amaury, Gilles à plat ventre et plusieurs fragments du jeune Florian. Il ne manquait plus que Geoffroy ; il arriva par le même chemin que Iaume, furieux, en lambeaux, cramoisi et hoquetant ; Fred et Thomas le déversèrent et il atterrit sur le menton. Iaume, sans prendre garde au gravier incrusté dans ses paumes ni à l'estafilade qui lui engluait le tibia de sang, voulut repartir à l'assaut de la tour tête baissée et Geoffroy, aveuglé de sueur, imita son second ; quelques jeunes s'écartèrent ou furent écartés, mais le gros de la troupe encaissa le choc sans reculer. Iaume eut beau pousser et pousser encore, des bras, des jambes le faisaient reculer… Geoffroy était dans la même impasse ; quoi qu'il fît, la masse des scouts lui barrait le moindre passage ; c'était comme être seul contre un mur vivant ! Iaume essaya encore : on s'abattit sur lui, on l'arracha du sol, on le repoussa… -- Les salauds, faisait Iaume, les salauds ! Un tas de scouts s'effondra sur Geoffroy ; Iaume plongea pour le secourir, mais ils se trouvèrent tous les deux ensevelis sous une montagne de membres ; Iaume enfonça ses mains dans ce qu'il jugea être un nez et une chevelure ; la chevelure cria, le nez lâcha des insultes, Iaume se sentit écartelé par des bras qui tiraient sur lui, puis il entendit dans la mêlée Geoffroy qui grondait : -- C'est bon, c'est bon… Laissez-nous sortir de là… Aïe ! Laissez-nous sortir, je vous dis ! Quelque chose se desserra au-dessus d'eux. Deux ou trois voix de grands donnèrent l'ordre de rompre le tas qui écrasait les Lynx. Iaume, brisé de partout, put enfin respirer. -- Bande de chiens… gémit-il. On n'y arrivera jamais… Répandu à terre, couvert de poussière et de bosses, Geoffroy ne répondit pas. -- J'y étais presque… reprit Iaume. Le reste de la troupe se félicitait. Pas moyen de franchir cette barrière humaine. Et du haut de l'escalier, Wenceslas, Petit-Gâtal et quelques autres les narguaient. -- Depuis quand ils sont tous contre nous ? demanda Iaume. Y avait pas d'alliances, que je sache… -- Ben, maintenant, il y en a une ! ironisa près de lui l'odieux Petit-Fred, une espèce de furet doté d'une parfaite tête à claques. -- Dégage, morveux ! lâcha Iaume. Mais l'autre se contenta de rire. -- C'qu'on fait ? On décroche ? -- Ouais… répondit Iaume. Et ils vont voir… Mais voir quoi ? Il y avait autant de scouts que de cailloux, sur cet éboulis, et un nouvel assaut du Lynx finirait par une même déconfiture. Florian était hors service, le jeune Tophe émergeait à peine de la mêlée, labouré de coups et hors d'haleine, Amaury, l'ange blond, n'était plus qu'une loque et s'il rigolait, c'était pour bien montrer que le chéri des mères de scouts était un dur à cuire -- pour la gueule -- ; Kleb s'en était pris plein la figure et Gilles avait disparu. Le Lynx reflua. Les autres ne firent pas mine de le poursuivre. Leur position était trop solide. -- On y retourne, chef, on y retourne ? répétait Amaury. -- À quoi bon… soupira Kleb. Si c'est pour se reprendre une trempe, je suis servi ! Geoffroy jeta à terre ce qui restait de son T-shirt, geste qui révéla des muscles plutôt impressionnants pour un garçon de dix-sept ans. Mais on n'était pas plus avancé. -- Y a pas d'autre moyen de monter à leur drapeau, là ? -- Si t'en vois un, dis-le moi ! On ne va tout de même pas grimper par l'extérieur ! Geoffroy leva la tête. L'extérieur de la tour : une paroi nue. Noire. Verticale. Rien ; pas une fenêtre, pas une meurtrière. Que de la pierre soigneusement jointoyée, soudée, cimentée par les ans et les pluies. Jusqu'au ciel. Rien pour lancer un lasso. Même pas un créneau. Juste ce mur, cet orgueil, ce morceau de tour sans rien, ces quelques pitons oubliés… Iaume bondit en même temps que Geoffroy. -- Non, dit Geoffroy, c'est trop dangereux. -- Peuh ! fit Kleb en haussant les épaules, il fait ça pour crâner… -- Pour crâner ? s'exclama Iaume. Pour crâner ? Tu vas voir si je crâne ! -- Arrête, Kleb… soupira Geoffroy. -- Tu vas monter trois mètres, insista Kleb, et après ? Tu vas te ramasser comme une bouse ! -- Va paître, Kleb ! cria Iaume. Il ramassa le lasso dans un sac. -- Iaume ! jeta Geoffroy, Iaume, non, t'es fou ! Iaume n'écoutait plus. Il courait déjà vers la tour. -- Et si les pitons cèdent ? -- M'en fiche ! -- Iaume, fais pas l'idiot ! -- Attaquez, attaquez-les, vite, occupez-les ! -- Il va le faire… dit Kleb. Ce crétin va le faire ! Mais ce ne fut pas avec mépris que Kleb dit cela, ce fut avec ébahissement. Alors, tout éclopé qu'il était et tout écorché, le Lynx remonta vers les éboulis. Aucun des coalisés ne s'intéressa à Iaume qui contournait les fondations de la tour jusqu'au pied de sa masse. Geoffroy jeta des ordres -- par le côté, pour n'être pas pris en tenaille -- et, afin de mieux l'écraser, même Wenceslas et Petit-Gâtal quittèrent l'escalier. Iaume n'entendait plus la bataille. Le soleil tapait droit sur la paroi, qui semblait boire sa lumière. Par instants, le drapeau flottait dans le ciel, puis il disparaissait, emporté de l'autre côté. Iaume, le nez en l'air, eut l'impression de saluer cette muraille comme on salue un adversaire. Il n'avait pas vraiment idée de la façon dont on s'assure en escalade ; il pensa seulement que s'il voulait ne pas dévisser, il fallait qu'il fût tenu à la taille, et il se noua, avec le lasso, une sorte de harnais. Il devait faire vite : le Lynx ne tiendrait pas l'ennemi occupé longtemps. Le premier piton était environ à trois mètres du sol. Iaume lança une boucle du lasso et l'atteignit au troisième essai. Il tira dessus : ça ne bougeait pas. Il se suspendit à bout de bras : le piton restait ferme. -- Bon, se murmura Iaume. C'est pas le tout de jouer les kakous, il faut y aller… Ç'aurait été plus facile à descendre, mais quoi… Le pied de la tour offrait peu de prises, mais il était légèrement incliné, et Iaume parvint au piton sans effort particulier, en s'aidant de la corde. C'était à partir de ce piton que la chose se compliquait. Déjà, vu du perchoir provisoire où il s'accrochait, un pied dans une fente de la muraille, une main sur le piton, le sol était très loin. Le sommet, lui, ne paraissait pas plus près… Il fallait faire vite, les autres devaient souffrir et quand on escalade, il ne faut pas s'arrêter, pour ne pas se fatiguer en vain. Mais comment passer ? C'est bien toi, ça, mon pauvre Iaume ! Tu crânes, hein, mais quand t'es au pied du mur… C'est le cas de le dire ! -- Quand tu es dans la bouse où tu t'es mis, c'est une autre chanson… Bon, le piton suivant. Deux mètres. De la main, il le touchait sans problème. Le tout, c'était de trouver une prise intermédiaire pour le pied. Ici. Iaume transféra le lasso d'un piton à l'autre, tira dessus, le second piton sembla accepter de ne pas le lâcher en traître, une poussée, un han ! … et ça y était. Facile. Iaume était agile, et il ne manquait pas de force. Il jeta un coup d'œil sur la montagne autour de lui. Les vallées, les crêtes comme de grandes griffes assises sur d'invisibles gouffres, le ciel où ne vivent que les rapaces et les alpinistes de seize ans, et cette altitude qui l'attirait. Iaume regarda plus haut. Le prochain piton, une ou deux prises. Iaume appuya, tira, manqua de déraper, se rattrapa de tellement peu qu'il dut réprimer un tremblement de son bras, s'aperçut qu'il avait les yeux fermés, se força à les rouvrir. Il était passé… Mais combien de fois encore à prendre ce risque ? Il regarda plus bas. Le pied de la tour était minuscule. Il avait chaud, il ne se sentait pas très bien, soudain, et il se rendait compte que cette boule blanche qui irradiait dans sa poitrine, c'était son cœur emballé. Vertige. S'il regardait en haut, le sommet de la tour se mettait à tourner. Mais pourquoi le sol était-il si loin ? Ramener le regard au troisième piton. Pour y passer le lasso, il eût fallu que Iaume se penchât en arrière. Mais comment faire ? Deux tentatives : le lasso lui retomba dans les mains. En plus, cette saleté de nœud qui était supposé coulisser ne coulissait pas. Refaire le nœud. Encore une tentative. Ça tient. Non, ça glisse -- Iaume transpirait d'angoisse et d'impatience ; le vent, maintenant, le glaçait, il n'avait plus aucun souffle et sa jambe gauche frissonnait. Encore une fois. Cette fois, ça passa… Ça tenait ! Iaume se hissa, soulagea sa jambe en la laissant pendre dans le vide, trouva un corbeau de pierre large de presque dix centimètres, une vraie plate-forme, gagna encore presque un mètre… Même pas la moitié de la tour encore. C'est pas gagné, mon bonhomme. Et le piton suivant n'était pas tout près ! Iaume était maintenant aussi haut que les oiseaux, aussi haut que les éperviers. Cette fois le sol était tellement loin, tellement petit, que c'était un autre continent. Il était seul, tranquille. Si seulement il pouvait n'avoir plus à bouger… Mais ses muscles tiraient, ses articulations grinçaient et les os de ses doigts paraissaient prêts à casser. Il ne pouvait pas rester là. Monter… C'était très haut. C'est vraiment trop loin. Le prochain piton. Encore lancer le lasso. Il essaya : son bras manqua le coup. Il se fût bien laissé pendre, les deux jambes détendues. Mais si le piton cédait ? Tout à coup, sans qu'il sût pourquoi, il lui parut certain, évident, obsédant que ce piton ne pouvait que lâcher. C'était un piton pourri ; il fallait qu'il le fût. Iaume n'osait plus s'appuyer sur sa prise, il se fatiguait sur des fentes étroites. Il gardait les yeux collés à la paroi, pour ne pas voir tourner la crête du donjon. Pour ne pas savoir qu'entre ses jambes, un abîme d'effroi attendait son moindre affaissement, guettait la révolte molle de ses muscles. Une main hésitante frôla le mur jusqu'à une prise qu'elle ne put atteindre… Une autre… elle était si loin ! Il poussa encore une fois sur ses jambes, mais il ne se passa rien. Il ne les contrôlait plus. Il avait mal. Ses muscles étaient devenus de l'ouate. Il ne trouvait rien. Tout tournait. Iaume essaya encore, d'une main tremblante. Mon Dieu, le piton était trop loin. Plus de prise… Il n'y arrivait plus, soudain. Il ne pouvait plus. Redescendre ? Mais la prise qu'il avait laissée un instant plus tôt était devenue invisible. Il n'osait même plus regarder la paroi. Comment était-il arrivé ici ? Qu'est-ce qui l'avait fait franchir de telles hauteurs ? Parce que Kleb l'avait provoqué ? Mais cela s'était passé il y avait des millénaires ! Qu'est-ce qu'il fichait ici ? Il ne pouvait plus monter. Il ne pouvait pas descendre. Il ne pouvait plus bouger. Il était épuisé. Comment en sortir ? En s'enfonçant dans la pierre… Mais ce n'était pas possible. Ses doigts tendus à se briser allaient se défaire comme un câble se défait, par torons. Plus d'espoir. La sueur se resserrait comme un cercle de fer autour de son visage. Il appuya sa tête à la pierre. Ses jambes ne répondaient plus, il tâtonnait d'une main, de millimètre en millimètre, ne trouvant rien, ne voyant rien. En plein ciel. Sur cette tour ruinée des montagnes. Il n'y avait pas d'échappatoire. Tout tournait et balançait. Les autres avaient disparu. Il était seul et loin : il était prisonnier d'une souffrance au grand vent. Il n'avait plus qu'à lâcher. On bien entrer dans la pierre. Au choix. Il ne voulait pas tomber ! Il était coincé. Il était coincé… Mais qu'avait-il fait ? Qu'avait-il fait ? Pourquoi était-il arrivé là ? C'était donc à cause des scouts qu'il était là ? Il ne voulait pas tomber ! Il embrassait la pierre. Il tremblait de peur et de colère. Iaume, seize ans. Un grand jeu. Il ne respirait plus, sa gorge ne voulait plus. Il ne voulait pas tomber ! Ça y était, sa jambe partait. Il bascula dans le vide... © Yves Taillefer / Les éditions de la Licorne |
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